Un enfant et un cheval
Le sillon s'élargissait sous la charrue en bois, mon père tenait fermement les brancards. J'étais très petite, ma mère après beaucoup d'hésitations m'a mise à terre car elle ne pouvait tout faire !
En effet, il fallait conduire les boeufs qui ne savaient pas aller droits tout seuls. Etaient-ils têtus ces boeufs de ne pas vouloir apprendre et de prendre ma mère ainsi tous les jours jusqu'à ce que tous les champs soient labourés et ratissés afin que mon père puisse semer le blé à la volée dans un geste grandiose !
A terre, je ne sais si j'en ai manger, c'est fort possible, il me semble en avoir le goût en bouche, en tout cas je l'ai malaxée, je l'ai papouillée, je l'ai remuée et au retour c'était les genoux écorchés, les coudes calleux, les mains pleines de boue, la robe salie et les souliers pleins de terre. J'étais terre et je ne savais pas !
Il y avait un grand cheval blanc, très beau, c'était l'ami de la fillette !
Un jour , le père a emmené le cheval par la corde et ils sont partis à pied, ils ont tourné à la combe, l'enfant ne se souvient pas, étais-ce à Tournon, au Puy, à la Louvesc, elle a beaucoup rêvé, elle le suivait des yeux et elle savait qu'elle ne le reverrait plus...
Etait-ce à la boucherie, je ne crois pas. Pourquoi l'a-t-il vendu ? en avait-il le droit malgré les difficultés de la guerre ? avait-il besoin d'argent ? pourquoi faire ? ce n'était pas les vêtements qui ruinaient la famille, ni la nourriture, ni les sorties.
Les achats : pain, huile, sel, sucre et quoi encore, du beurre quelquefois. La famille vendait le lait, les oeufs, quelques poulets ou lapins en surplus. Le blé une fois l'an, quelques cochons gras, parfois des boeufs gras, du vin, c'était peu ! Les fromages de chèvre servaient à la consommation familiale.
Le cheval blanc est parti contre son gré, évidemment c'est le plus beau de la région et le plus intelligent ! Sera-t-il adopté par une bonne famille, sera-t-il perdu dans le bois comme le Petit Poucet, cette histoire terrible ! Elle préférait l'histoire du Chaperon Rouge, les loups ils n'existent pas mais les enfants et les chevaux malheureux, ils en existent beaucoup !
Frère Jacques ne la faisait pas rire, ni Perrine, ni Cadet Roussel, ni la mère Michel, ni le corbeau et le renard, ni le loup et l'agneau, évidemment elle préférait l'agneau car elle n'avait pas l'énergie et les crocs du loup...
Quand à Cendrillon, c'était l'histoire des petites filles de la campagne, mais aucune espérait rencontrer une fée pour les habiller en princesse.
L'écurie était trop triste, son ami était parti à tout jamais. Il restait deux vaches savoyardes bien sales et deux boeufs bien fatigués. Si le père avait emmené toutes les chèvres, peut-être elle aurait sauter de joie car elle les trouvait méchantes , capricieuses et elles la faisaient courir dans tous les sens , à tous les instants pour aller se régaler avec les jeunes pousses de vigne, d'asperges ou de luzerne.
Si les caprines mangeaient trop de luzerne, elles gonflaient comme un ballon, leurs ventres prêt à éclater. Cela arrivait rarement car elle prenait bien la garde. On trouvait de temps en temps une gonflée, la mère s'agitait autour d'elle, elle la fristionnait vigoureusement et lui faisait boire une mixture, ce n'était pas la gloire de faire boire une chèvre obligatoire. La chèvre rotait beaucoup et elle guérissait. La mère savait les soigner et elle était connue dans tout le quartier pour aider à leurs accouchements...
Mais si le père emmenait toutes les chèvres, avec qui se disputerait-elle ? elle n'aurait personne pour donner une bonne correction au bâton !